L’article en bref
L’étang de Berre, lagune méditerranéenne fragile, abrite une faune piscicole riche et emblématique. Découvrez les espèces dominantes et les défis écologiques de ce milieu complexe :
- Les muges règnent : 557 tonnes capturées en 2017, espèce dominante capable de tolérer d’importantes variations de salinité dans la lagune.
- L’anguille et le loup : deuxième espèce commerciale avec 213 tonnes, migratrice et adaptée aux fonds vaseux ; le loup préfère les eaux oxygénées.
- La daurade sous pression : la pêche de loisir capture 5 à 10 fois plus (338-770 tonnes) que les professionnels (95 tonnes en 2017).
- Un écosystème fragile : eutrophisation, anoxies estivales et herbiers menacés fragilisent ce milieu historiquement productif, autrefois interdit à la pêche (1957-1994).
- Une restauration en cours : transplantation de zostère depuis 2024, qualité des eaux améliorée, mais équilibre précaire et menacé.
Au début des années 1900, l’étang de Berre faisait vivre près de 300 pêcheurs professionnels. Aujourd’hui, cette lagune méditerranéenne reste un écosystème intéressant, complexe, et parfois fragile. Je me souviens de la première fois qu’un vieux pêcheur de Martigues m’a montré une muge fraîchement remontée dans son filet — ses écailles argentées brillaient comme une pièce de monnaie. Ce moment m’a donné envie de tout savoir sur les poissons de l’étang de Berre. Alors, on plonge ensemble ?
Les espèces de poissons que l’on trouve dans l’étang de Berre
L’étang de Berre est une lagune méditerranéenne située à l’est du Golfe de Fos, non loin de Marseille, dans les Bouches-du-Rhône. Ce n’est pas un simple plan d’eau : c’est un complexe lagunaire qui comprend aussi l’étang de Vaïne, l’étang de Bolmon et l’étang de l’Olivier. Chacun possède ses propres caractéristiques hydrologiques, ce qui influence directement les espèces présentes.
L’ouvrage inédit La faune et la flore de l’étang de Berre répertorie plus de 160 espèces animales et végétales dans ce milieu. Parmi elles, les poissons constituent le groupe le plus emblématique, avec des espèces typiques des lagunes méditerranéennes.
Les muges, rois incontestés de la lagune
La muge — appelée aussi mulet — est l’espèce dominante. En 2017, les captures professionnelles atteignaient 557 tonnes, soit les volumes les plus significatifs de toutes les espèces pêchées. Au début des années 1900, elles représentaient déjà 105 tonnes de prises annuelles. C’est un poisson robuste, capable de tolérer de grandes variations de salinité, ce qui en fait un résident idéal pour une lagune comme l’étang de Berre, soumise à des apports d’eau douce importants depuis les rivières la Touloubre, l’Arc et la Durançole.
La muge se nourrit principalement de matières organiques et d’algues en décomposition. Elle peut atteindre 70 à 80 cm selon les espèces. Franchement, dans mon rayon, quand les clients me demandent quel poisson résiste le mieux aux conditions difficiles, je pense souvent à elle. Elle s’adapte là où d’autres abandonnent.
L’anguille, le loup et la daurade : trois espèces complémentaires
L’anguille est la deuxième espèce commerciale majeure. En 2017, les pêcheurs professionnels en capturaient 213 tonnes. Au début du XXe siècle, c’était déjà 58 tonnes — une constance qui témoigne de sa résistance. L’anguille est un poisson migrateur, capable de traverser des milieux très différents. Elle occupe les zones profondes et les fonds vaseux, là où peu d’autres espèces osent s’aventurer.
Le loup — que l’on appelle bar en Atlantique — est plus exigeant. Il préfère les eaux bien oxygénées. Au début des années 1900, les captures atteignaient 32 tonnes. Sa présence dans l’étang reste liée aux échanges avec la mer via le chenal de Caronte. La daurade royale, elle, fait l’objet d’une pression de pêche considérable. En 2017, la pêche professionnelle déclarait 95 tonnes. Mais la pêche de loisir capturait entre 338 et 770 tonnes de daurades — soit 5 à 10 fois plus que les professionnels. Ces chiffres sont issus d’une estimation réalisée sur le canal de Caronte, où 77 000 pêcheurs de loisir pratiquent leur activité chaque année (±10 000).
| Espèce | Captures pro. (2017) | Captures début XXe siècle |
|---|---|---|
| Muge | 557 tonnes | 105 tonnes |
| Anguille | 213 tonnes | 58 tonnes |
| Daurade | 95 tonnes | — |
| Loup (bar) | — | 32 tonnes |
Les autres espèces : soles, athérines et espèces remarquables
Au-delà du trio vedette, la lagune abrite des poissons plats comme les soles, mais aussi des athérines et des syngnates — ces petits poissons cousins des hippocampes. Près de Martigues, un jardin sous-marin recèle des espèces protégées de Méditerranée, dont la Grande Nacre et l’Hippocampe. Dans le chenal de Caronte, on rencontre également des oursins, des crevettes, des crabes et des anémones. L’eau de mer qui entre par ce chenal, pauvre en nutriments et bien oxygénée, favorise une biodiversité étonnante dans un milieu sous pression.
Une lagune sous pression — entre histoire de la pêche et enjeux écologiques
La pêche dans l’étang de Berre est une activité millénaire. Dès le XVIe siècle, les marais de Martigues étaient parsemés de bourdigues, ces pièges à poissons typiques de la Méditerranée. L’étang était alors une mer intérieure généreuse, produisant aussi 1 200 tonnes de moules par an. L’industrialisation a tout changé.
Le 7 août 1957, la pêche était interdite par la loi, en raison des rejets industriels qui avaient dégradé le milieu de façon alarmante. Raffineries, industries chimiques : les rives se transformaient, et l’étang en payait le prix. Il fallut attendre le 10 janvier 1994, après le plan Barnier et la réduction significative des apports polluants, pour que la pêche soit officiellement rétablie.
Depuis, le renouveau est réel. Au 31 décembre 1999, les Affaires maritimes recensaient 35 armements pour 43 navires et 41 personnes officiellement inscrites. En 2017, la flottille comptait 65 patrons pêcheurs en activité — une progression régulière depuis 2010. Le GIPREB avait réalisé dès 2009 une étude approfondie sur l’ichtyofaune de l’étang, posant les bases d’un suivi scientifique rigoureux.
Mais la lagune reste fragile. L’eutrophisation génère des efflorescences algales, des eaux colorées, des ulves. Une stratification haline sépare les eaux salées venant du chenal de Caronte et les eaux saumâtres internes. En dessous de six mètres, les anoxies — manques d’oxygène — sont fréquentes, voire permanentes l’été. En 2018, l’absence quasi-totale de mistral n’a pas épargné l’étang de Vaïne, dont les eaux sont devenues rouge-marron. Ces conditions tuent massivement la macrofaune benthique.
Les herbiers de zostère, essentiels comme nurseries pour de nombreuses espèces de poissons, ne couvrent que 18 hectares en 2017 — contre 4,4 hectares en 2014, certes une progression, mais qui ne représente qu’1 % des objectifs définis par la Directive Cadre Eau. Depuis 2024, des opérations de transplantation coordonnées par GIS Posidonie tentent d’accélérer cette restauration. C’est un peu comme repiquer des plantes dans un aquarium abîmé : ça prend du temps, ça demande des conditions stables, et ça peut basculer vite.
En 2024, 14 plages sur 15 autour de l’étang ont obtenu la mention «qualité des eaux excellente» selon l’ARS. Les plages de Berre-l’Étang, du Jaï et de Saint-Chamas arborent même le Pavillon bleu. Un signal encourageant — mais un incendie survenu le 15 juin sur un site classé Seveso à Rognac a entraîné une nouvelle interdiction temporaire de pêche, rappelant que l’équilibre reste précaire.
Pour aller plus loin sur la gestion des espèces aquatiques et les pratiques d’élevage liées à ces milieux, vous pouvez consulter wiki aquaculture et wiki pisciculture.